Temps en suspend

Suspend

 

Le temps se suspend depuis 6 semaines, 44 jours, 1056 heures, 63 360 minutes.

Cela me semble si peu à l’échelle de l’humanité et pourtant ce confinement bouleverse ma vie. Il me demande de rester chez moi, à l’intérieur de moi, dans mes creux et mes failles, mes colères et mes silences, mes rêves et mes espoirs, mes chagrins et mes joies. Chacun de ses mouvements internes bouillonnent, se rencontrent, se percutent et tentent de se frayer un chemin dans les dédales sinueux de mon âme. Ils crient dans mon corps, ils tonnent dans mon cœur, ils se battent dans ma tête et se font l’écho d’un chant originel qui pulse et qui vibre. Ces chiffres sont les témoins de ma solitude ; elle porte le visage d’un cratère de volcan qui sommeil et à l’intérieur duquel frémit la lave couleur de feu. Si je lui tends la main, elle me brûle de ce que je ne veux pas voir, pas entendre, pas sentir. Si je l’approche de trop prêt, elle me saisit à vif, m’étouffe de son manque abyssal et dans ce qui m’apparaît être du vide, je suffoque de peur. Peur de quoi ? Peur d’être abandonnée au monde. Alors je contiens, je comprime, je contorsionne ce qui s’embrase en moi et je me sauve de ce volcan en irruption.

Je suis propulsée dans les plaines arides et sauvages d’une terre lointaine, dans les déserts mordorés, vallonnés de dunes sensuelles et féminines, à la cime des montagnes où les neiges sont éternelles. Je suis propulsée en dehors de moi et je cours pour que mon ombre ne me rattrape pas. Mon ombre, le dédoublement de qui je suis. Elle va et vient du dedans au dehors, elle ne me prévient pas de sa présence et souvent j’aimerais oublier son existence. Je cours et le souffle me manque. Elle me colle à la peau. Je tombe parfois, je me relève les mains écorchées et j’entends mes vibrations intimes qui dans un élan me donnent du courage. Alors je baisse la garde, j’observe mon ombre et j’accepte d’être côte à côte, presque l’une en l’autre. Un instant, je la regarde avec infiniment de tendresse et dans sa noirceur opaque, j’aperçois un halo de lumière. Je quitte l’arbre centenaire et le méandre de ses racines sur lequel je me suis reposée après cette course effrénée contre moi-même.

A ma fenêtre, je regarde la statue en feuille d’or de la Vierge Marie qui s’élève au sommet de la cathédrale et comme l’enfant qui a peur dans la nuit noire, j’espère un signe. Mes murmures sont des prières et s’envolent dans le ciel étoilé d’une pollution empêchée. J’ouvre une bouteille de vin pour moi seule, je m’installe dans un fauteuil à bascule et avec la fumée d’une cigarette, je fais des ronds qui se dispersent dans le salon. J’écoute le vide, j’entends le manque et dans un souffle de légèreté je rêvasse. C’est si bon d’être, simplement, sans attente, sans désir. Être seulement.

Voisin de palier

Voisin de palier

Avant de rejoindre mon lit, je regarde une dernière fois les toits de ma ville ; en cette heure tardive, ils abritent des dormeurs. Certains rêvent, d’autres cauchemardent, d’autres encore luttent contre les angoisses et les insomnies. Être enfermé, même partiellement est un traumatisme que beaucoup ne connaissent pas alors que d’autres aimeraient tant avoir une chambre à soi. Je me blottie entre les courbes ondulantes de ma couette, j’ouvre un livre et à la première phrase je sais et cela est rare que j’embarque pour un voyage fragile, brut, sauvage dans un pays imaginaire où deux enfants s’aiment à en mourir. Les mots de l’auteur sont d’une beauté subversive, ils portent en eux la rage de la blessure, la révolte face à l’injustice. Ils sont un hymne à l’amour au-delà du normal, du convenable, du raisonnable.

Je dors seulement quelques heures et avant même que le jour ne se lève, je pars travailler pour la protection de l’enfance auprès de jeunes réfugiés. Protéger l’enfant, protéger le migrant. Suis-je vraiment capable de cela ? Parfois si fragile devant mes failles. Je traverse la ville à l’aube avec la sensation farouche de partir à l’aventure loin de ma maison. Depuis 6 semaines, 44 jours, 1056 heures, 63 360 minutes presque immobile, ce trajet prend le visage d’une véritable épopée. Les lampadaires s’éteignent et le ciel cotonneux m’enveloppe avec douceur. Il n’y a pas âme qui vivent dans les rues désertes. Je pédale avec dans les oreilles un chant féministe de femmes d’Amérique du Sud et quand j’arrive à quelques mètres du foyer, à la hauteur du petit parc, ce sont les notes de musique du morceau Gracias a la vida chanté par Mercedes Sosa et Jaon Baez qui résonnent en moi. Quand j’ai quitté ces quelques mètres carrés de verdure en plein hiver avec le gris du ciel et le froid qui pénètre la chair, je me demandais qui pouvait bien profiter de cette nature citadine. Je les retrouve au printemps, ombragés de lilas en fleur et d’une herbe un peu folle qui prend ses libertés et poussent jusque sur le trottoir. Je m’arrête un instant, émerveillée.

Quand j’arrive enfin au foyer, Ali un jeune pakistanais, qui après plusieurs années de marche à travers le Pakistan, l’Iran, la Turquie, la traversée de la méditerranée jusqu’en Italie et enfin la France se lève avec nonchalance dans cette maison qui est désormais la sienne. Nous nous disons bonjour de loin, essayant de respecter les distances de sécurités. Nous nous donnons quelques nouvelles se rassurant d’être en bonne santé et une demie fraction de seconde plus tard, dans l’échange d’un regard nous nous prenons dans les bras. Sentir la chaleur et la vie d’un autre tout contre soi. Être entouré de deux grands bras qui étreignent avec force et affection, de deux ombres qui se reconnaissent, de deux solitudes qui s’apprivoisent. Sentir la puissance de l’étreinte, pas amoureuse, pas amicale, juste humaine. J’en aurais pleuré de joie. Et à cet instant, le temps se suspend.

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Texte de Carole Renouf
Photographies de Sacha Dougnac

2 commentaires sur “Temps en suspend

  1. Ton texte a une force et une vérité par tous partagée. J’en ai eu les larmes aux yeux. Me suis sentie tellement avec toi dans ce parcours solitaire. Comme j’ai senti moi aussi, ces bras chaleureux m’entourer juste de ce manque incroyable de contact humain. Merci à toi pour tous ces beaux beaux que tu sais toujours si bien dire.

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