Evelyne en or et accords

Thierry Moutard écrit avec passion, il aime les mots, les étreint, les presse contre son coeur. Pour lui « l’écriture c’est d’abord une histoire d’amour  » alors il part en explorateur et nous raconte des histoires d’ici et d’ailleurs, au sommet d’une falaise, dans les profondeurs d’un cratére où à l’ombre d’une fleur. Il embrasse l’humanité avec sensibilité et dans son regard, la tendresse.

De son lien à l’écriture, il dit ceci:

Tu n’existes pas mais tu ES… tu ES de façon si forte, comme ces lacs de
montagne gorgés de la fonte des premières neiges, comme ces orages d’août
avant le premier éclair… Quelle douleur probablement d’avoir en soi tant d’Être
sans même pouvoir exister… « c’est cela peut-être », me susurres-tu, « le pacte
secret qui nous lie, je te donne tout ce que j’ai, l’accès direct à l’Être, et tu me
donnes l’existence, ton existence, lors de ces moments d’écriture ». Au-delà de la source, avant les miroitements merveilleux ou trompeurs, quand l’éclat du soleil plonge dans l’eau bondissante, surgit alors une simple évidence, comme le vagissement d’un nouveau-né ou le soupir des amants : « j’écris… »

Thierry Moutard, vous invite à lire son texte avec comme accompagnement le chant d’Hafez Nazeri Existance life

 

 

 

Iran COVID 19 : 8200 morts …. Le soleil se lève et inonde de zébrures dorées
les colonnes de la mosquée Mosallah … Evelyne cligna des yeux et se remplit :
le souffle de nouveau … Une grande inspiration devant ce spectacle qui ne lui
coupe rien et lui rend tout…

Evelyne était lasse, mais se laissa aller à un sourire de fatigue vers l’icône de la
vierge, posée là avec une pointe de provocation par l’aumônier de la clinique,
sur la commode de la salle commune des sœurs hospitalières de Téhéran.
Seules les feuilles d’or de l’icône avaient le pouvoir en cet instant précis de lui
réchauffer le cœur … Une douce lassitude parcourait son corps, elle avait tout
donné à ses derniers patients … Montait en elle la musique, sa musique … Elle
accompagnait en elle l’illumination irrésistible de l’aube se reflétant sur les
toits de Téhéran : La symphonie pour Rumi de Sharam Nasseri … toujours la
même musique, toujours le même Or … les toits ne changent pas si facilement
sous le ciel …

Mais là, elle avait besoin de silence ou alors de Hafez, de cet instrument iranien
qui seul savait de ses cordes frôler ce silence, le ciseler comme l’on épluchait
une orange juste avant que n’en coule le jus … Et alors, le chant pourrait
s’élever, un chant profond allant chercher très loin dans le mystère … Allant
chercher très loin dans le secret de celui qui était un trésor caché, qui avait
voulu être connu et qui avait alors créée la vie … Ce chant égrenait chaque
syllabes de cette ode de RUMI comme une prière en forme de déclaration
d’amour à son maitre, chacune pleine d’une mesure secouée et débordant de
dévotion rendant hommage à la Vie même …
André était arrivé avant-hier, c’est Evelyne qui avait sorti son brancard roulant
de l’ambulance. Il lui avait paru spécialement enjoué avec un grand sourire
inhabituel lors des admissions. Il était mort dans la nuit suivante … Le
respirateur n’avait pas suffi, rien aurait suffi avait dit le pneumologue … Pour
Evelyne, c’est quand le virus avait vraiment pointé du doigt l’un d’entre eux,
que le combat commençait vraiment : pas celui de repousser la mort, mais
celui d’entrer dans la Vie …

Alors de toute sa tendresse, elle ne faisait presque rien : déplaçait un cathéter,
épongeait une goutte de sueur, adressait malgré son masque un sourire qu’elle
sentait toujours entendu …
Elle se sentait épuisée par toutes ses nuits à accompagner l’un après l’autre les
patients de réanimation sur le seuil du grand départ … bien sûr, nombreux était
ceux qui repartaient en meilleure forme … mais c’est les autres qu’elle portait
en elle, épinglés par la petite auréole d’or pur qui enveloppait leurs visages …
Une auréole comme annoncée par un petit son cristallin à peine perceptible
mais permanent scintillement de clochettes ou de cordes d’or que l’on ne
cesseraient de pincer … et Evelyne semblait en être continuellement
accompagnée …

La dernière nuit avec André avait été différente. Ce n’est pas vraiment qu’il lui
rappelait quelqu’un de précis qu’elle avait connu, mais en lui tenant la main,
hier soir, elle avait eu le sentiment d’en tenir beaucoup d’autres, tant de mains
tendues tout au long de son passé … Malgré la suffocation d’André et son état
d’extrême épuisement, il ne cessait de lui parler d’une petite voix mobilisant
toute l’énergie qui lui restait. Elle avait eu le sentiment d’avoir devant elle
comme un cheval fou qui vient de se briser la patte droite et qui revit quand
même tous ses galops endiablés … Elle-même y avait revu bien des cavalcades,
celles de ceux qu’elle avait aimé, jadis, encore et toujours … Elle en avait
rencontré beaucoup de chevaux emballés qu’elle aurait voulu apaiser en
faisant mine de poser sa main sur leurs mufles affolés, elle souriait
intérieurement en se disant : « l’infirmière qui murmurait ‘du calme’ à l’oreille
des chevaux » … Car finalement, c’était cela son métier : de toute la force de sa
volonté, de toute sa douceur enracinée dans la force de son ventre, apaiser …
Apaiser enfin … Apaiser chacun … transmettre d’un regard et d’une caresse ce
vers de Djalal-al-din-Rumi, « soit heureux un instant, cet instant c’est ta vie » …
Evelyne revit le dernier regard d’André avant le long sifflement du monitoring.
C’était l’heure, elle sortit et fermât tout doucement la porte pour se diriger
vers le local des infirmières, tous les matins peu après l’aube, elles étaient cinq
ou six à se retrouver, pour se ressourcer en écoutant Evelyne … Elle s’assit, et
pour retrouver son énergie, comme chaque matin, elle serra sa Kora contre elle
les yeux mi-clos, affectueusement, une étreinte pleine de reconnaissance …
Alors le buste droit, ses doigts s’animèrent au-dessus des cordes concentrant
sur la danse de ceux-ci les regards de joie respectueuse de chacune des infirmières … Les premières notes s’élevèrent, la journée pour Evelyne commençait …. Le combat continuait …

800px-Kora_(African_lute_instrument)

Texte Thierry Moutard

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