UNE BALADE PHOTOGRAPHIQUE DANS VALPARAISO

  Je regarde par ma fenêtre ouverte sur les toits, et alors que je ne peux pas m’évader, je pense à la Cité portuaire, la Perle du Pacifique, dans laquelle je déambulais un mois et demi plus tôt, lors de mon voyage au Chili.

  Elle m’est apparue d’emblée comme un décor de théâtre. Il faut dire qu’ils y allaient de bon coeur, les artistes de rue, à la barioler tant qu’ils pouvaient ! Perchées sur les hauteurs, des maisons bleues, jaunes, rouges cerise, construites avec des carcasses de naufrages, tirent leur charme du paysage déstructuré qu’elles composent sans le savoir. Car c’est précisément ce désordre explosif et ces perspectives multiples qui font de Valparaiso une beauté bohème courtisée depuis toujours par marins, peintres, militants et voyageurs du monde entier.

  Dépositaire du passé de son port, qui fut le plus important port marchand sur les routes maritimes de la côte pacifique de l’Amérique du sud, Valpo recèle d’histoires de corsaires, de pirates et de baleines racontées jusqu’aux portes du détroit de Magellan.

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  À Valparaiso, on peut passer des journées entières à se perdre dans les ruelles, à emprunter l’un des nombreux funiculaires à flanc de colline, héritiers de l’ère industrielle, ou grimper quatre à quatre les marches de ses escaliers tordus jusqu’au prochain mirador pour observer les activités de la baie et le mouvement des bateaux.

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  On peut aussi explorer le Museo a cielo abierto, une galerie à ciel ouvert incluant une vingtaine de murales ou encore visiter le Parque Cultural de Valparaíso, une ancienne prison transformée en centre culturel multidisciplinaire. Car Valparaiso est aussi la référence incontournable du graffiti chilien. Partout, des fresques aux proportions démesurées envahissent l’espace public, s’inscrivant dans une dynamique culturelle puissante et témoignant d’une identité forte, poétique et engagée.

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  Cette pratique trouve son origine au début des années 60, quand les partisans de Salvador Allende utilisent les murales politiques à Valparaíso afin de soutenir le politicien de gauche. Celui-ci accède à la présidence en 1970 seulement, mais les brigades socialistes qui peinturent les villes chiliennes ont déjà un impact certain sur Valpo.   Quand Augusto Pinochet prend la tête du Chili en 1973, l’armée recouvre alors les murs de la ville afin d’effacer toute empreinte contestataire. Il faut attendre jusqu’au départ du dictateur en 1990 pour que la métropole se remette progressivement de ces persécutions fascistes.

  Si certaines oeuvres sont conservée et restaurées, la plupart font l’objet d’un renouvellement spontané. En ce sens, le mural développe son propre espace-temps, mesuré et fractionné par des initiatives artistiques éphémères.

  Mais les artistes ont-ils toujours le champs libre ? Quels rapports entretiennent-ils avec la municipalité ? Quand on parle d’art de la rue, parle t-on de terrain de jeu, de vandalisme, d’institutionnalisation, de ressource touristique ?

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  Le mural, perçu comme un atout culturel et économique, est encouragé par la municipalité qui contribue à son développement de façon contrôlée et autorisée. Les investissements importants dont il fait l’objet, légitiment l’existence de l’art urbain dans la métropole.

  Cependant, si l’institutionnalisation et la légalisation transforment la nature même du graffiti, peinture sociale et transgressive, elle sont aussi actionnées par les choix de professionnalisation des artistes eux-mêmes. Répondant à une demande du gouvernement, négociées avec les propriétaires des commerces, ou résultant d’une pulsion créative difficile à canaliser, ces parcours colorés créent un imaginaire poétique de Valparaiso intimement lié à la topographie, faisant d’elle une ville libertaire et disparate.

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La Vallée Paradis fut aussi une source d’inspiration pour le célèbre poète chilien Pablo Neruda, qui possédait une maison dans le cerro Florida. Sans doute fut-il, lui aussi, sensible à cette clameur indifférente, provoquée par les chants révolutionnaires et les bavardages des oiseaux blancs du Pacifique.

« Les vies excentriques que j’ai découvertes à Valparaiso m’ont toujours surpris par leur identité parfaite avec ce port déchirant. Là-haut, sur les falaises, la misère fleurit à gros bouillons frénétiques de goudron et de gaieté. En bas, les grues, les embarcadères, les travaux de l’homme couvrent la ceinture de la côte d’un masque peint par le bonheur fugitif. Certaines vies, pourtant n’ont jamais atteint les falaises, comme elles ne sont pas descendues non plus jusqu’au travail. Elles ont gardé dans leur coquille leur propre infini, leur portion de mer. Et elles l’ont protégé avec leurs propres armes, tandis que l’oubli s’approchait d’elles comme la brume. »    P. NERUDA

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Texte et photographies : Sara Diquelou

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