Scelŭs

3 années sans théâtre. 3 années sans vibrer aux rythmes des respirations profondes, vivantes, haletantes. 3 années sans ressentir les corps en mouvements, en luttes, en extases. 3 années sans la puissance des sentiments d’une âme en quête de sens, de beauté, de vérité.

Je suis retournée au théâtre, battements de cœur qui s’affolent, souffle suspendu, ventre qui grogne. J’ai retrouvé une amie d’enfance, pas vue depuis trois ans, pas oubliée non plus. Le théâtre comme lien d’attache, dans le noir ça s’illumine.

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Ce soir, c’est la première de Scelŭs, un texte de Solenn Denis, mis en scène par Le Denisyak, artistes compagnons du TNBA.

« Scelŭs désigne somme toute un crime un peu banal un peu merdique ».

Le plateau sombre et épuré offre la beauté d’une scénographie qui danse entre ombre et lumière. Les quatre comédiens s’emparent de l’espace scénique avec force et puissance. Leurs corps brutes et sans artifices explorent la monstruosité de l’être. Ce sont des joyaux purs taillés dans la roche, à vif et devant eux le vide. La chute est libre, vertigineuse. Ils nous racontent la famille, ses drames et ses méandres, ses secrets et ses douleurs. Ils disent l’indicible, ils hurlent le chagrin, ils pleurent le manque.

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« Tu me laisses parler putain je raconte des trucs j’en ai gros ici, de la bave plein la gueule tellement j’en ai des choses à dire, à dire et que je tais, fouille dedans, cherche les mots, et rien qui vient qu’une bouillie – ça n’a pas de sens raconte n’importe quoi oui je rugis, mes pieds s’emmêlent, me casse la gueule, j’avance et je tombe, je me relève et je tombe, et ça me nique le cœur, et toi tu me coupes ! »

Il y a Atoll qui se tue et qui se rate. Encore une fois. Il y a le coryphée qui l’entoure et prend la forme de ce corps meurtri, allongé sur le bitume. Il y a sa mère qui sombre dans le sommeil, réveillée en sursaut par la mort qui s’enfuit. A son fils, elle crie : « arrête de crier tu fais fuir les étoiles ». Il y a la sœur, Yéléna, nom d’une pute russe contre lequel elle s’insurge. Et enfin, il y a le chien, personnage fantasmagorique que l’on découvre en ombres chinoises, envelopper de plastique pour se protéger du monde.

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Ces quatre-là sont en marge d’une société qui voudrait effacer les tâches et les cicatrices et faire d’eux de gentils soldats lisses et sans bavures. Alors je me demande, entre la norme et la folie où se niche la frontière ténue qui peut nous faire basculer de l’autre côté ? Se laisser dériver et d’une simple escapade, partir à l’aventure vers le monde sensible de ceux qui osent aimer le laid, le sale, le monstrueux. Et derrière, le beau toujours.

 « Et moi je saute dans le vide avec celles et ceux qui merdent -ont merdé qui s’empêchent -que l’on a empêché, les boiteux les voûté·e·s celles et ceux qui font des pas de côté aux élans de puissance mal négociés qui trébuchent tombent n’arrivent pas même à se relever dont les postures de héros sont mal barrées ; fous le feu avec les branques les mal baisé·e·s les brusques les borné·e·s mal gaulé·e·s les faibles les lâches les fini·e·s à la pisse les enculé·e·s ; prête à renier mon nom avec ceux qui ont toujours tord qui vont de mal en pis qui trop vite ou jamais vraiment n’ont grandi, celles qui prennent des coups sans broncher plus encore celles qui les donnent ceux qui aboient au monde le mordent aux mollets veulent armés le dévaliser car moi je lèche les cicatrices lèvres fendues éclatant sous les coups les arcades les paupières tuméfiées, je recouds de mes dents et mes mains légères comme une brise caressent les ecchymoses à en dresser les poils de plaisir et terreur. »

Scelŭs pulse, tonne, vibre. L’écriture de Solenn Denis est un cri d’amour. L’engagement des comédiens sur scène est un hommage à la vie fragile et précieuse.

Retrouvez-les du 15 au 19 octobre, du mardi au vendredi à 20h et le samedi à 19h.

Carole Renouf

📷 Pierre Planchenault

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