Histoires avec rien autour

Jean-Claude Bonnifait est comédien, écrivain, artiste peintre et sculpteur. Sa langue dit le sensible d’une vie en quête de sens et de non sens. Poète de l’indicible, éternel amoureux de ces petits rien qui fondent l’existence, il transforme l’ordinaire en une beauté insouciante et souffle dans ces mots un vent de liberté et de désobéissance sentimentale.

De son lien à l’écriture, il dit ceci:

Écrire est mon amour de loin, comme le troubadour aime sa dame d’un château rêvé.

J’aimais tellement les fables apprises que j’ai voulu très vite imiter les poètes comme un enfant joue à imiter les adultes. Les mots m’apparaissaient comme des dessins, un mystère dont j’étais l’unique voyant.

Ce divertissement est devenu une nécessité, un remède, une échappée. J’écris pour combler quelque-chose, ce manque lancinant qui creuse un trou dans l’existence, à notre insu. J’écris pour ne pas y tomber, dans ce trou, au-dessus duquel je passe et repasse, faisant des figures en équilibre précaire, au bord de la chute. Je retranscris tous les mots que j’entends résonner au fond.

L’écriture a pour moi la même valeur qu’un saut toujours recommencé, qu’une course sans poteau d’arrivée, tout cela effectué dans le vide ; mon vide. C’est un geste d’insouciance absolue, un acte de totale liberté que je répète, jamais rassasié, encore et encore.

Quand j’écris je refais un moi, comme on refait un toit, un abri, un coin de chambre pour y séjourner, y survivre, y parler.

Quand j’écris, je creuse de l’homme en moi, pour en trouver un autre à l’intérieur.

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I

Cornélien

On cherche un rêve depuis un bon bout de temps, elle et moi, un morceau de rêve, et on n’arrive pas à mettre la main dessus. C’est sans doute dans ce bout de temps qu’on l’aura perdu, ce bout de rêve. J’ai une vague idée de la cachette où il pourrait s’être fourré. Saloperie. On choisit, elle et moi, un dimanche qui s’annonçait mélancolique à souhait, limite anxiogène, pour se retrousser les manches et s’attaquer à la cave. On n’y va pas de main morte. Et la cave couine. La minuterie fait des caprices, je l’éclate d’une pichenette ; ne nous reste pour toute lumière à présent qu’une lampe-torche et nos deux frontales. Nous opérons comme deux experts, avides d’en finir ; et la cave geint ; elle pète et craque. Fini les mains douces, qu’on lui gueule tous deux. Nous sommes là, elle et moi, pour extirper de notre fatras, de notre chaos privé, le souvenir d’un rêve, l’ayant enfoui sciemment tout au fond d’une caisse, laquelle fut mélangée sciemment à d’autres caisses, toutes  identiques ; alors, dans quelle caisse se trouve-t-il ce bout de rêve, c’est ça qu’on veut savoir, et qu’on va savoir, elle et moi. Nous encombrons de nos décombres et de nos ruines sentimentales le corridor desservant notre cave, elle-même lovée au milieu d’un alignement d’autres caves toutes aussi semblables. Nous sommes deux mineurs nous affairant comme deux gangsters à la recherche de ce fichu bout de rêve jeté au fond d’une boîte, mais laquelle ? Saloperie. Quoi faire si nos lumières rendent l’âme : Continuer d’exister sans avoir rien trouvé ? Nous quitter, et disparaître ?

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II

Racinien

Je te tourne autour depuis si longtemps, à attraper les mouches, à punaiser nos photos sur le mur, à regarder ton corps et respirer notre alchimie. Que fait-il, ton corps, si près du mien ? J’ai l’impression que je ne te connais pas tout autant que je te connais. Je te connais bien sûr, mais aussi, pas.   Pourquoi  ne  jamais  en  dire  un  mot  de  ce « pas » plus immense que le reste. J’ai l’impression que nous sommes dans un dehors sans fin. Se retrouver dedans est plus rare. Qu’un dedans se fasse c’est très singulier, alors être dans du dedans rare ce serait merveilleux. Être au bord d’un dedans merveilleux ce serait singulier. Ça comblerait. Quand serons-nous comblés ? Je te dis plein de mots et tu me dis plein de mots depuis si longtemps. Nous nous caressons depuis si longtemps. Mais après les caresses comment continuer la broderie ? En quoi consiste ce travail d’aimer, de dormir, d’accepter, de renoncer, de laisser faire ? Nous dessinons un si large cercle autour de nous, et je murmure dans ton oreille insouciante, ce cercle est le double du cercle de notre dedans. Et tu murmures en ton sourire incandescent, hum… hum. Nous bâtissons une nuit si légère, sans nous épuiser, nous creusons un puits si profond, nous y lançons un seau si sonnant, et nous puisons une eau si pure, et nous savons si longtemps nous taire de la bonne terre du taire, et si longtemps nous regarder de la vraie lumière du regarder. Regarde. Et tu réponds Regarde. Nous nous disons tant de mots les mêmes et pas les mêmes, les doubles de notre doux silence ; le rond double de notre rond silence. Y a t-il un bonheur, un rond de bonheur, là, tout près, au-dedans de nous, et alentour ?

 Jean-Claude Bonnifait

📷  Jean-Claude Bonnifait

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