Ecriture : les ateliers du jeudi

Sophie et les livres

 

Nous sommes jeudi soir. C’est l’hiver et la nuit nous enveloppe. Il a plu toute la journée, l’air est humide, le vent glacial et la place des Chartrons déserte.

Dans la librairie Olympique, quelques lumières, de l’agitation, des rires. On se claque la bise, on pousse les bibliothèques, on fait de la place. Sur des planches en bois, un peu de guingois, des bouteilles de vin rouge et nos carnets d’écriture. Sophie, maître de cérémonie énonce avec joie et enthousiasme sa consigne. Certains sont enjoués, d’autres plus sceptiques. On s’empare des mots. Des mots oubliés, des mots retrouvés, des mots creux, des mots de l’enfance, des mots pour rire, des mots secrets, des mots qui rêvent, des mots qui pleurent, des mots qui aiment. On s’embarque vers des histoires, des histoires d’amour, des histoires de deuil, des histoires de rencontre et de séparation, des histoires vécues et des histoires sans queue ni tête. Vogue l’imagination ! Et souvent des uns aux autres, les écrits résonnent. On se souvient, on s’émeut, on se laisse emporter vers des univers lointains. Parfois contes, parfois poèmes, parfois chanson ; le jeudi soir on vibre aux sons des mots.

Après avoir écrit pendant cinquante minutes autour de la consigne du jour, on lit et on partage. On fait entendre notre voix.

La voix de Sophie Ducharme nous parle d’écriture :

Holl France : A quel moment as-tu commencé à écrire ?

S.D: J’ai commencé à écrire quand j’ai compris que les signes que je traçais pouvaient transmettre une histoire, un ressenti, des choses pour lesquelles ma parole, pourtant très prolixe, n’avait pas assez de mots pour rejoindre les autres. J’ai commencé à écrire pour explorer les fouillis de mon âme. J’ai commencé à écrire quand j’ai compris que l’écriture était un rempart contre l’anéantissement.

Holl France : Que représente pour toi l’écriture ?

S.D: L’écriture m’est aussi essentielle que la respiration. Elle est mon oxygène, ma soupape, le lien entre le bouillonnement du dedans et le monde du dehors. Une journée sans écriture (même quelques mots griffonnés sur une liste de courses) est pour moi une journée incomplète. Elle est mon moteur d’exploration, ma lampe torche qui me permet d’explorer les mondes inconnus (à commencer par celui qui m’habite !), mon évasion.

Pour moi, l’écriture est une passerelle vers les autres. Elle est source d’échanges et de partages (de malentendus aussi parfois !).

Holl France : Comment en es-tu venu à animer des ateliers d’écriture ?

S.D: C’est grâce à mon premier roman édité chez Syros, Les enfants perdus. Il a généré de nombreuses rencontres dans des écoles, des collèges, des lycées. J’ai découvert la joie que j’avais à voir s’allumer des étoiles dans les yeux de ceux avec qui je partageais ma passion pour l’écriture, sans limitation d’âge. C’est tout naturellement que j’ai créé des ateliers pour adultes.


Holl France  : Qu’as-tu envie de transmettre et de partager au sein de tes ateliers ?

S.D: J’aime transmettre et recevoir la joie qui jaillit dans le plaisir de la créativité, devant les infinies possibilités qui nous sont offertes dès lors que nous dépassons notre petite zone de confort (forcément il y a des efforts à fournir, des difficultés à surmonter mais ils en valent tellement la peine), dès lors que nous acceptons de nous pencher sur le fourmillement incroyable et vertigineux de la vie qui nous habite.

 

Photo Sophie Ducharme

A titre d’exemple, un soir Sophie, nous propose d’écrire sur le silence. Toutes ses consignes sont étayées de textes en correspondance avec le thème proposé.

Richard a accepté de nous confier son texte écrit à partir de ce thème.

Silence

« Fred, merde ! Ça fait une demi-heure que la répèt a commencé. Tu fais chier. » Fred, c’est l’harmonica du groupe. Moi, je suis le batteur et j’aime que les choses soient carrées. Je sais (on sait tous, dans le groupe) que Fred a quelques problèmes. D’alcool, notamment. Mais bon, si on commence à rentrer dans les explications, on n’a pas fini. Le groupe commence à tourner, on a plein de dates, des festivals et un deuxième album à sortir l’an prochain. Pas trop le loisir de rentrer dans une psychanalyse. Basse-batterie, ça tourne bien, la guitare déchire grave, le chant est encore en yaourt mais ça prend forme. Après la répèt, Fred reste dans la cave (comme toujours) et il bosse. Il bosse son harmonica comme un taré. Tout seul. Dans le noir au fond de son trou. Comme un grillon. Il fait chier à boire comme ça, c’est sûr, mais c’est pourtant le meilleur musicien d’entre nous. Il trouve toujours la petite phrase qui rend nos structures – rigides et violentes – plus poétiques. Sans lui, on serait carré, efficace mais terriblement chiant! Là, on est en concert. Je lance le pont après le premier break et putain, je le vois sortir en coulisses (je suis sûr qu’il est allé gerber). Quand il revient, 4 mesures avant son chorus, j’ai envie de lui balancer une cymbale dans la tronche ! Mais, bon… le chorus arrive et il assure gravement ! À la fin du concert, d’ailleurs, je le félicite. Je bois même un pack de bières avec lui. On cause un peu. Je lui dis : « Mais putain, arrête de picoler, t’assures vraiment bien. Tu nous fais flipper avec tes conneries ! » « Ouais, il répond, mais j’ai commencé à boire dès 12 ans. Mon père m’a toujours frappé. Je devais me mettre à genoux. Ses baffes me renversaient et au sol il continuait avec sa ceinture ». On cause, comme ça, après les concerts… on se comprend mieux finalement. Mais bon, ça n’empêche pas, je suis pas son psy, merde ! Si ça commence, on a pas fini. Putain, maintenant il s’est mis au saxo ! Il nous annonce ça comme ça, à la répèt, que l’harmo, c’est un peu limité. Il a envie d’un son plus riche, de possibilités plus subtiles. Putain, ça lui va plus la gamme pentatonique à ce con. Il veut ajouter des 7 e , des 9 e , des quintes diminuées, je sais pas quoi encore. Mais putain, Fred ! « On est pas un groupe de jazz ! »  C’est pas grave, il s’en fout de ce qu’on lui dit et le soir, après chaque répèt, il reste seul dans la cave, dans le noir. Comme un grillon. Et il bosse. Il bosse comme un malade. Fini les trois accords majeurs sur le I, IV et V degré… ça, c’était au début, quand il était énervé, en colère. Quand il avait encore la haine de son père. Maintenant, il passe à des renversements, à des accords sans fondamentales, des trucs ambigus. Il essaie de comprendre, d’expliquer. Il essaie peut-être même d’aimer ? Bref, il fout une sacrée merde dans le groupe. Fred, tu fais chier bordel ! Pourtant, quand il joue, c’est mieux. En fait, il nous fait flipper parce qu’on est des trouillards et que derrière notre petit look de rock on aime bien notre sécurité. On aime bien être certain de ce qui va se passer : le riff qui tue, le break de la mort, l’intro béton ! Bref, l’usine. On le dit pas mais on le pense : sans lui, on pourrait pas jouer sans faire chier le public au bout de 10 minutes. Tout juste bon à faire un numéro de cirque sur YouTube. Quand il rentre dans le morceau, c’est simple : ça devient de la musique. Ça raconte quelque chose. C’est vivant. Bon, tout ça, ça fait des années maintenant. Le groupe a splitté depuis… combien ? 7 ans, 8 ans ? Tiens, j’ai croisé le guitariste, hier. Ça m’a fait plaisir (il faut oublier les vieilles querelles). « Tu joues toujours ? » « Non. J’ai repris la casse de mon frère. Et le bassiste ? » « Aucune nouvelle. Et ce pauvre Fred ? Toujours 12 bières dès le matin ? » « Oh… Non. J’ai appris par sa mère qu’il est mort. Pas longtemps après la fin du groupe. Il s’est suicidé. » Merde. J’ai pas tout de suite réalisé le truc à sa juste valeur mais après coup, quelques jours ou quelques mois plus tard, j’ai pensé que c’était évident. Que pouvait-il devenir sans le groupe ? Il était toujours seul. Il était alcoolique et complètement associable. Son père lui a enfoncé dans le crâne à coups de poings qu’il ne valait rien. Qu’il n’était qu’une merde. Fred, putain, tes accords faisaient chier, tes gammes étaient incompréhensibles mais maintenant, maintenant, ton silence est insupportable ! »

Richard Peyrié

 

Sophie Ducharme anime deux stages au printemps :

Le premier Yoga et Ecriture « Le souffle et la plume » à lieu le weekend du 23 et 24 mars à Cezac. Il est co-animé par Brigitte Lavorel, enseignante de Yoga.

Le deuxième se déroulera le weekend du 18 et 19 mai, au manoir de la Possonière, à Couture-sur-Loir autour du thème « Vie de château ».

Pour retrouver Sophie, c’est ici:

FB :https://www.facebook.com/pg/atelier.ecriture.bordeaux/posts/

SI: http://sophieducharme.com/SD2018/index.php/atelier-decriture/

 

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :